Reportages: forme d'exorcisme

Comment se libérer d'une hantise lorsqu'on est photographe?

Ce jour là, j’étais en mission pour… je crois que c’était l’UNESCO. Je partais de Djakarta pour aller à Bandung. A un moment donné. Il y avait probablement des travaux sur le parcours, j’avais eu le temps rapidement de voir ces enfants qui couraient le long du train dans l’espoir fou de recevoir quelque chose, qu’on leur jette quelques piécettes, mais les vitres étaient fermées hermétiquement et trop tard, je me suis dit : mais au fond, il faut impressionner, il faut prendre une photo. Il faut montrer, mais j’ai réagi à retardement parce que j’avais été bouleversé par ce que j’avais vu et c’est seulement sur le chemin du retour, au moment où le train à nouveau ralentissais , que j’ai sorti mon appareil et que j’ai pris cette photo qui, manifestement est bourrée de mauvaise conscience de ma part et en la prenant, j’espérais vaguement pouvoir transmettre cette mauvaise conscience à notre monde occidental et hautement civilisé. 

Transcription d’un extrait d’interview par Olivier Germain Thomas France Culture 1992